Aujourd’hui, je vous présente Natacha Trannoy, pilote de ligne d’1m57. Entre nuits blanches dans les airs, formation continue et vols long-courriers aux quatre coins du monde, elle nous raconte son parcours atypique dans un métier qui fait encore rêver… mais qui reste souvent entouré de clichés !
“Les barrières, aujourd’hui, elles sont surtout dans la tête. Si on le veut vraiment, il faut y aller.”
Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours ?
Je m’appelle Natacha Trannoy et je suis pilote de ligne ! A la sortie de mon bac L, ne sachant pas trop vers quoi m'orienter, j'ai suivi les conseils de mes professeurs et commencé une prépa littéraire. J'ai finalement bifurqué vers la fac où j'ai étudié la philosophie et le japonais puis la musique. C'est à cette période que j'ai commencé à chercher un métier qui me laisserait le temps de pratiquer ma passion à côté, car il était trop difficile d'en vivre. Je savais simplement une chose : je ne voulais pas travailler derrière un bureau de 9h à 17h.
C’est comme ça que je suis devenue hôtesse de l’air. Un peu par hasard, car rien ne me destinait vraiment à l’aviation au départ. Je n’ai personne dans ma famille qui travaille dans ce milieu et, pendant longtemps, je pensais même que devenir pilote était inaccessible pour moi. Puis, à force de voir les pilotes travailler, d’entrer dans le cockpit et de leur poser des questions, j’ai commencé à me dire : “Pourquoi pas moi ?”
Je pensais qu’il fallait obligatoirement avoir fait maths sup ou une école d’ingénieur, mais les pilotes autour de moi m’ont expliqué qu’il existait d’autres voies et qu'il fallait surtout être motivée et prête à travailler dur. Après mon contrat d’hôtesse de l’air, j’ai intégré une école privée de pilotage. J’ai financé ma formation grâce à un prêt et j’ai suivi un cursus intensif pendant deux ans.
Devenir pilote n'était donc pas un rêve d’enfant ?
Pas du tout. J’ai toujours aimé voyager et j’ai de très bons souvenirs des vols que je faisais petite pour aller en Russie, puisque ma mère est russe. Mais je n’avais aucun modèle autour de moi qui me montrait que ce métier pouvait être accessible.
Je crois surtout que je voulais un métier vivant, stimulant, qui sorte de la routine. C’est vraiment en découvrant le cockpit que j’ai développé cette fascination pour le pilotage et l’idée de faire voler une machine aussi impressionnante.
Quel a été ton premier poste après ta formation ?
J’ai eu beaucoup de chance parce qu’au moment où j’ai terminé ma formation, les compagnies recrutaient. Dans l’aviation, c’est très cyclique : il y a des périodes où tout le monde embauche et d’autres où c’est très compliqué.
J’ai commencé chez Ryanair où je suis restée sept ans. J’ai principalement vécu en Irlande et je faisais du court et moyen-courrier. Puis, en 2024, j’ai décidé de passer sur du long-courrier et j’ai rejoint French Bee. Aujourd’hui, je vole notamment vers Montréal, New York, Los Angeles, Miami ou encore La Réunion.
À quoi ressemble le quotidien d’une pilote de ligne ?
Nos plannings changent tous les mois, donc il n’y a jamais vraiment de routine. Avant chaque vol, tout l’équipage se retrouve environ une heure et demie avant le départ pour préparer le trajet. On étudie la météo, l’itinéraire, les particularités des aéroports, les turbulences possibles, la quantité de carburant nécessaire… Ensuite, chacun prépare sa partie de l’appareil avant l’embarquement des passagers. Puis il y a le vol, l’arrivée, l’hôtel, et parfois quelques heures ou quelques jours pour découvrir une destination avant de repartir.
Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ce métier ?
La liberté, clairement. J’adore ne pas avoir une vie métro-boulot-dodo. J’aime les horaires atypiques, le fait de pouvoir avoir plusieurs jours off d’affilée, voyager, voir le soleil quand il fait gris à Paris…
Et puis il y a la vie en équipage. On passe parfois douze heures ensemble dans un avion, donc ça crée une ambiance unique que je décrirais comme très bienveillante.
Évidemment, il y a aussi le pilotage lui-même. Même si l’avion est souvent en pilote automatique en croisière, les décollages et les atterrissages se font manuellement. Chaque vol est différent selon la météo, les conditions… Ce sont les moments que je préfère avec les repas et la sieste !
À l’inverse, qu’est-ce qui est le plus difficile ?
La fatigue, surtout en long-courrier. Les nuits blanches, le décalage horaire, le sommeil qu’on ne récupère jamais complètement… C’est vraiment l’aspect le plus exigeant du métier. Quand j’étais sur du moyen-courrier, la fatigue existait aussi, mais elle était différente. Aujourd’hui, après certaines nuits en vol, je me demande parfois comment je vais faire pour suivre la cadence jusqu’à 65 ans !
Le métier est-il compatible avec une vie de famille ?
Oui, complètement. J’ai beaucoup de collègues, hommes ou femmes, qui ont des enfants et une vie de famille épanouie. Pour moi, le fait de ne pas avoir d’enfants est un choix personnel, pas une contrainte liée au métier.
Mais c’est vrai que c'est une organisation particulière et qu'il faut aussi, parfois, accepter de rater certains moments personnels comme Noël ou le Nouvel An. Les avions ne s’arrêtent pas pour les fêtes.
Est-ce que ta taille a déjà été un frein dans ta carrière ?
Pas du tout. Je mesure 1m57 et honnêtement, ça n’a jamais été un problème dans les avions de ligne puisque tout est réglable ! Le siège s'adapte à mes besoins.
Par contre, lors de ma formation, nous volions sur de petits avions. C’était donc plus compliqué parce que les sièges étaient moins adaptables. Je volais avec quatre coussins : deux sous les fesses et deux dans le dos ! Ça faisait beaucoup rire mes camarades, mais ça n’a jamais été un frein. D’ailleurs, j’ai même connu des pilotes femmes encore plus petites que moi !
As-tu déjà subi des remarques en tant que femme pilote ?
Franchement, jamais de manière négative. Je pense que l’aviation est beaucoup plus ouverte et bienveillante qu’on ne l’imagine.
Par contre, il arrive souvent que les passagers me prennent pour une hôtesse de l’air quand ils me croisent dans la cabine. Ce n’est pas méchant, ce sont surtout des habitudes et des clichés encore très présents et tout le monde ne comprend pas les nuances entre les uniformes.
Je participe parfois à des forums métiers et je remarque que les jeunes filles se mettent encore des barrières. Certaines viennent au stand en disant immédiatement : “Moi je veux être hôtesse, pas pilote.” Je pense qu’il manque encore de représentation féminine dans l’aviation pour casser définitivement cette image très masculine qui n'est plus d'actualité.
Qu’est-ce qui te rend le plus fière aujourd’hui ?
Déjà, d’être allée au bout. La formation est difficile et tout le monde ne réussit pas à la terminer. Je me félicite maintenant de continuer à tenir le rythme car on voit beaucoup de contenus sur les réseaux sociaux qui idéalisent le métier avec le côté voyages, hôtels, lifestyle… Mais il y a aussi les nuits blanches, l'environnement un peu précaire car le domaine de l'aviation est très impacté par ce qui se passe dans le monde, maladies, guerres, augmentation du prix du pétrole… Et viennent s'ajouter à ça la pression des examens continus qui pourraient me faire perdre de façon temporaire ou permanente la licence de pilote.
Je suis aussi très fière d’être devenue formatrice. Aujourd’hui, je forme d’autres pilotes et notamment des femmes. Pouvoir transmettre mon expérience et accompagner mes collègues, c’est quelque chose qui compte énormément pour moi.
Quel conseil donnerais-tu aux femmes qui rêvent de devenir pilote ?
Il faut arrêter de se limiter. Si on sait dans quoi on s’engage et qu’on le veut vraiment, alors il faut foncer. Bien sûr, il faut aimer les sciences, comprendre la physique, la météo, être prête à énormément travailler et à continuer à apprendre toute sa vie. Mais aujourd’hui, être une femme ou être petite n’est absolument plus un obstacle.
Il faut aussi apprendre à écouter son instinct et parfois ne pas trop écouter les peurs ou les projections des autres, même lorsqu’elles viennent de proches. Je conseille plutôt d'aller poser des questions directement aux professionnels du métier. Moi-même, si j’avais osé le faire plus tôt, je serais peut-être devenue pilote bien avant. Et ça ne vaut pas seulement pour l’aviation, mais pour tous les domaines !
Pour finir, quelques questions pour mieux te connaître :
Et en dehors de l’aviation, quelles sont tes passions ?
La musique. J’ai longtemps chanté et j’ai commencé la batterie l’année dernière. J’aimerais d’ailleurs acheter une cave à Paris pour la transformer en studio de musique afin de pouvoir m’entraîner sur une vraie batterie sans déranger mes voisins !
Si tu devais citer un objet qui ne quitte jamais ton sac ?
Mon passeport. Je n’ai même plus de carte d’identité valide tellement je voyage avec lui.
Une vue du ciel qui t’a particulièrement marquée ?
J'ai la chance de voir tellement de belles choses, j'aime beaucoup survoler les montagnes. Mais je dirais que ce qu'il y a de plus beau, ce sont les vols de nuit. On voit les étoiles d’une manière incroyable, parfois même la Voie lactée. J’ai aussi déjà aperçu une fusée SpaceX depuis le cockpit !
Et une anecdote marquante ?
À la fin des vols, quand les enfants viennent visiter le cockpit avec des étoiles plein les yeux. On rallume tous les boutons, toutes les lumières… C’est toujours un moment adorable.
Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui a peur de l’avion ?
Je recommande vraiment de faire un stage sur simulateur de vol. Comprendre comment fonctionne un avion et découvrir le travail des pilotes permet souvent de beaucoup dédramatiser les choses.
